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Saint-John Perse-Amers
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Dan.L
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Message Posté le : Mer 10 Oct - 07:28 (2018)    Sujet du message : Saint-John Perse-Amers Répondre en citant

Saint-John Perse : Amers 
Commentaires de Jean Pierre Le Blond
 
 
  
 
 
Le recueil Amers a été publié en 1957. Il groupe des poèmes écrits de 1948 à 1956 : 
 
 
« Etranger, dont la voile. » 1948)  
 
 
« Et vous mers »    (1950) 
 
 
« Midi,ses fauves, ses famines. »  (1952) 
 
 
« Mer de Baal, Mer de Mammon. » (février 1953) 
 
 
« Des villes hautes s'éclairaient ;;; » ( janvier 1953) 
 
 
« Etroits sont les vaisseaux. »  (1956) 
 
 
  
 
 
 Le titre 
 
 
Contrairement aux recueils comme Pluies, Vents, Neiges dont le titre est formé du simple nom de l'élément sur lequel ils sont centrés, le titre de ce recueil contient le mot  mer sans la nommer explicitement . Il est chargé de connotations. Les amers désignent les points de repère qui , près des côtes orientent, guident les bateaux et les aident à entrer dans les ports. Le mot  « amer » peut aussi renvoyer au goût amer de l'eau de mer, aux deux premières syllabes du mot Amérique où a été rédigé le poème mais peut aussi faire penser à une dédicace « Aux mers ». Le poète évite la nomination directe aux profit de termes ondoyants et mystérieux. Le mot « Amers » est employé comme une circonlocution pour dire la mer sans la nommer directement. Selon la critique Michèle Aquien (L'être et le nom ) «  Le poème fonctionne tout entier comme une circonlocution autour du nom, et, quand il est terminé, tout se passe comme si le nom avait été dit. » 
 
 
  
 
 
Architecture du poème 
 
 
 Le critique Albert Henry a fait remarquer que le poète n'a pas vu d'emblée l'architecture globale de l'œuvre. 
 
 
La référence à l'architecture tragique antique, trouvée tardivement a donné au recueil son  unité. 
 
 
Selon Henriette Levillain  (Le rituel poétique de Saint-John Perse), dans Amers, le poète, par l'intermédiaire de ses auxilliaires (le maître d'astres et de navigation,les tragédiennes, les patriciennes, la poétesse, la fille chez les prêtres, l'étranger), « exécute en direction de la mer une marche dont la cadence et l'évolution sont inspirées de la marche rituelle que les célébrants de l'ode triomphale pindarique ou épinicie éxécutaient à l'ouverture de la fête » en l'honneur du vainqueur aux jeux. « Et cette marche n'est elle-même que l'ouverture d'une cérémonie qui est entièrement bâtie sur le modèle du rituel tragique originel », le dithyrambe ou chœur dionysiaque. L'architecture globale du poème correspond très exactement à la division du drame grec primitif  où se  succèdent le prologue, l'épisode, le chœur et l'exode auxquels correspondent dans Amers : Invocation, Strophe, Chœur et Dédicace .  
 
 
 « Etranger, dont la voile. » est devenu la suite VIII de la Strophe. 
 
 
« Et vous, Mers... » est devenu l'Invocation, 
 
 
« Midi, ses fauves, ses famines ... » est devenu la Dédicace. 
 
 
« Des villes hautes s'éclairaient... » forme les 7 premières suites de la Strophe. 
 
 
« Etroits sont les vaisseaux. » forme la neuvième suite de la Strophe. 
 
 
Comme dans le dithyrambe, le rôle principal est confié au chœur. Dès la fin de la première suite de la Strophe, le poète cède la place aux choreutes ou chœurs successifs que sont le maître d'astres et de navigation, les tragédiennes, les patriciennes, la poétesse, la fille chez les prêtres, l'étranger, les amants avant que ne commence le chœur proprement dit, à la première personne du pluriel. 
 
 
  
 
 
Fonction salvatrice de la poésie 
 
 
 Selon Henriette Levillain, « A partir d'Anabase, la poésie persienne trouve son sens et son unité dans un éloge réitéré de l'homme » qui répond « à la quête et à la conquête patiemment menées de l'  « Homme vivant » réintégrant l'essence de sa race.  
 
 
On peut voir dans sa poésie un chant de force pour les hommes comme il l'écrit dans Anabase : 
 
 
« Certes ! Une histoire pour les hommes, un chant de force pour les hommes, comme un frémissement du large dans un arbre de fer !... » 
 
 
L'œuvre de Saint-John Perse ne se justifie que « par rapport au salut qu'il en espère ». La poésie doit permettre à l'homme de récupérer son «  essence primitive » 
 
 
Il s'agit pour chaque homme de reconquérir sa vivacité natale selon Jean-Pierre Richard . Sa poésie nous fait accéder à un idéal humain dont la règle essentielle est celle de la vitalité ou plutôt celle de la vivacité synonyme de persistance de vie : 
 
 
« Hommage,hommage à la Vivacité divine ! » écrit-il dans Amers, Strophe,IX, 2 
 
 
Dans son discours à la réception du prix Nobel il disait :   
 
 
« J'ai voulu exalter, dans toute son ardeur et sa fierté, le drame de cette condition humaine ou plutôt de cette marche humaine, que l'on se plaît aujourd'hui à ravaler et diminuer jusqu'à vouloir la priver de toute signification, de tout rattachement suprême aux grandes forces qui nous créent, qui nous empruntent et qui nous lient. C'est l'intégrité même de l'homme - et de l'homme de tout temps, physique et moral, sous sa vocation de puissance et son goût du divin -  que j'ai voulu dresser sur le seuil le plus nu, face à la nuit splendide de son destin en cours. Et c'est la Mer que j'ai choisie, symboliquement, comme miroir offert à ce destin – comme lieu de convergence et de rayonnement : 
 
 
vrai  « lieu géométrique » et table d'orientation, en même temps que réservoir de forces éternelles pour l'accomplissement et le dépassement de l'homme, cet insatiable migrateur. » 
 
 
puis :  « Telle serait pour moi la réponse à cette fragmentation humaine, à ce nihilisme très passif et à cette abdication réelle dont on voudrait faire le lit de notre époque matérialiste. » 
 
 
  
 
 
La mer « auxiliatrice et médiatrice »   mais encore «  révélatrice d'une réalité absolue transcendante et objective » selon les termes d'Henriette Levillain, permettra l'accomplissement de l'initiation totale. De tous les éléments, la mer est, en effet, pour Saint-John Perse, l'élément privilégié de l'initiation. «  Loin d'être extérieure à l'homme, elle est reliée par une identité de substance aux forces de l'Etre au point de se confondre avec lui. « Accéder à la mer, c'est donc brutalement plonger au cœur de l'Etre et se fondre ensuite dans son énergie. » « L'originalité de l'initiation de la mer tient à sa double fonction purifiante et vivifiante. » « L'immersion dans la mer est une véritable co-naissance : elle donne la clef de la parole et introduit dans le temps du mythe.Elle initie à la joie, mieux encore »initie la Joie. » 
 
 
  
 
 
  
 
 
Etroits sont les vaisseaux, d'abord publié sous ce titre en 1956, a ensuite pris place dans Amers et s'intègre parfaitement dans le déroulement de ce grand poème en l'honneur de la Mer. Il forme la neuvième suite de la Strophe. Après les six développements de l'Invocation, après les huit premières suites de la Strophe où l'on voit  successivement entrer en scène le maître d'astres et de navigation, les tragédiennes, les patriciennes, la poétesse, la fille chez les prêtres et l'étranger, les amants tard venus viennent témoigner à leur tour en l'honneur de la Mer en faisant l'offrande d'un sacrifice érotique. « Amants...Mer : » (p.107) 
 
 
Cette neuvième et dernière suite de la Strophe est beaucoup plus développée que les précédents. elle s'organise elle-même en 7 séquences. Encadrées par les séquences 1 et 7  rédigées à la première personne du pluriel et où intervient la voix du poète-narrateur, les Séquences II à VI se divisent en deux parties et font entendre la voix  de l'Amante puis celle  de l'Amant. Ce duo d'amour célèbre l'expérience amoureuse comme une expérience universelle et une célébration sacrée qui, dans l'instant, fait accéder l'homme et la femme à une forme d'éternité en leur permettant de renouer avec leur essence divine.  
 
 
Le passage que nous étudions se situe au début de la première partie de la troisième séquence et fait entendre la voix de l'Amante. Les amants  se sont isolés dans les « Chambres closes » et ont pris place sur un lit de cèdre  qui, comme la maison et le corps de la femme, navigue sur la mer telle une trirème. 
 
 
  
 
 
  
 
 
  
 
 
La voix de l'Amante se fait entendre à la première personne,  mais nous ne saurons rien de son identité,  ni de ses particularités personnelles. Il en est de même pour l'Amant. Ils sont l'homme et la femme en ce qu'ils ont d'universel . La poésie de Saint-John Perse n'accorde aucune place au  « moi » des romantiques dont il rejette le lyrisme narcissique au profit d'un lyrisme  de l'universel. La femme s'offre à l'homme selon le rite sacrificiel d'une offrande érotique :  « .Et sur la grève de mon corps, l'homme né de mer s'est allongé.   A l'inverse de Crusoë qui éprouvait la souillure de ses dents  par le goût des graisses et des sauces infectes, l'Amante s'offre aux baisers avec des « dents pures ». Tout comme l'Amant, elle est déjà débarrassée des souillures profanes et haussée au niveau de la réalité sacrée. Elle proclame sa soumission à l'Amant qui prend l'initiative dans le rituel amoureux et agit en maître. Cette soumission qui n'est pas servitude est marquée d'allégresse  jubilatoire comme une soumission à  un ordre cosmique. Cette allégresse s'exprime par l'exclamation, la métaphore filée, chargée de connotations érotiques et tout un jeu de reprises et d'amplifications . La femme est assimilée à un vaisseau comme, déjà,  précédemment : 
 
 
 «  Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur 
 
 
 ses couples et porte la charge d'une nuit d'homme. ». 
 
 
 L'Amant est  décrit comme le maître du navire qui tient la barre et maîtrise la course du navire. Cette prise en main autoritaire manifeste une volonté de tempérer l'ivresse de l'instinct et de projeter sur la sauvagerie dionysiaque la lumière Apollinienne. La triple reprise du mot maître ,    est relayée par celle de «  douce » en anaphore qui célèbre la force et l'autorité de l'Amant en  la différenciant de la violence. Le rythme épouse l'ondulation régulière de la houle et le mouvement des caresses . 
 
 
«Et c'est une autre en moi qui geint avec le gréement... » 
 
 
«et » apparaît souvent en début de phrase pour marquer la continuité et relance la phrase en volutes successives. L'Amante est toujours assimilée à un vaisseau, la métaphore est filée. ses plaintes amoureuses sont évoquées comme les craquements de la mâture, des voiles et des cordages sous le vent. Le plaisir charnel lui révèle un part étrangère et mystérieuse d'elle-même, celle des forces et pulsions  qu'elle partage avec les éléments et la nature. La montée du désir est suggérée par la reprise en anaphore de « une même vague », la reprise de « monde » les assonances en a,ou, le rythme régulier (9+9+10).Elle est décrite comme une force irrésistible, venue des origines du monde et de la vie . Déjà, la première séquence développait cette image qui revient régulièrement (p. 108,115, 123, 130, 156, 162, 167 dans la collection poésie:Gallimard) : 
 
 
 «  Une même vague par le monde, une même vague  
 
 
depuis Troie 
 
 
Roule sa hanche jusqu'à nous.Au très grand 
 
 
large loin de nous fut imprimé jadis ce souffle... » 
 
 
Elle conclut également la dernière séquence et l'ensemble de la suite IX : 
 
 
« Une même vague par le monde, 
 
 
 une même vague par la Ville... Amants, la mer nous suit ! La 
 
 
 mort n''est point ! Les dieux nous hèlent à l'escale... 
 
 
Et nous tirons de sous nos lits nos plus grands 
 
 
 masques de famille. »  
 
 
 La dernière phrase  compare  la force du désir à celle de la houle . Les assonances en ou, le rythme (4+4+7) régulier comme les vagues jusqu'à une vague plus forte , en suggère la puissance universelle . Déjà la séquence précédente  développait la même image :  
 
 
« ...et la montée de toutes parts, 
 
 
 des nappes du désir, comme aux marées de lune 
 
 
 proche, lorsque la terre femelle s'ouvre à la mer salace 
 
 
 et souple, ornée de bulles, jusqu'en ses mares, ses 
 
 
 maremmmes, et la mer haute dans l'herbage fait son bruit 
 
 
 de noria, la nuit est pleine d'éclosions... » 
 
 
Submergée par le désir comme par la houle, l'amante entre en communication avec les forces élémentaires du cosmos comme inondée par la « vivacité divine ». 
 
 
  
 
 
 Dans la deuxième laisse, l'Amante implore l'amant d'accepter son offrande et de joindre, au plaisir d'aimer, l'abandon au plaisir d'être aimé. La réciprocité parfaite de leur relation peut seule donner sa plénitude à cet instant. La supplication s'exprime par l'impératif d'abord négatif « ne me soyez pas » puis à la forme affirmative et redoublé « Ayez, ayez... » auquel succède l'interro-négation, avant que l'Amante n'exprime ses craintes.  Le style exclamatif et les reprises suggèrent la cadence martelée d'un rythme de choeur scandant l'imploration. L'humilité de l 'amante est marquée par le passage au vouvoiement, la déférence marquée pour l'autorité et l'habileté du maître du navire. L'Amante  veut capter toute l'attention de l'amant et redoute les préoccupations ou les projets  qui l'éloignent d'elle. Elle  craint  le besoin d'action et de dépassement perpétuel qui anime l'homme et qu'elle considère comme un égarement conduisant à une solitude stérile. Une belle image exprime ce besoin d'ailleurs et d'infini  celle l'arcade sourcilière comparée aux grandes arches ouvrant sur  une  vaste étendue de mer prolongée par l'immensité du désert. Le rythme 10+18+14, les assonances a, an,  é, les allitérations en p et d rendent expressives cette fascination qu'exerce sur l'homme cette immensité. 
 
 
  
 
 
La laisse suivante fait succéder aux questions inquiètes de l'Amante devant les contradictions de l'homme, l'apaisement et les certitudes rassurantes que lui apporte son sourire. 
 
 
 Le retour au tutoiement combiné à l'invocation introduit une forme de prière solennelle mais appuyée sur la connaissance intime que la femme a de l'homme. La mer, que la femme porte en elle, s'identifie aussi avec l'homme et son désir de découverte et d'infini. La femme craint de n'être qu'une halte dans la marche ou la navigation sans fin de l'homme. D'où ses questions pressantes, la première, à la forme interro-négative, pointe les contradictions de l'homme, d'abord par une expression imagée opposant la navigation nocturne à la  découverte d'une île et d'un rivage, les errances et les dangers à la sécurité d'un  refuge circonscrit et protégé près de la femme aimée. La seconde question encore plus directe  se fait accusatrice et interroge l'homme vigoureusement sur ses contradictions et son dédoublement perpétuel avec.  l'adverbe « toujours », la succession des deux verbes pronominaux  très forts »s'aliène » et «  se renie ». 
 
 
La deuxième partie de la laisse, séparée de la première par un tiret, oppose à ces questions la certitude apaisée de l'amour apportée par le sourire de l 'Amant.  Aux questions précédentes s'oppose l'expression lyrique de la certitude amoureuse avec la triple reprise «  tu as souri, c'est toi, tu viens à mon visage ». L'emploi du mot « visage » rappelle que l'Amant était allongé sur la femme. 
 
 
 L'oxymore « avec cette grande clarté d'ombrage »  suggère.e sourire de l'amant lumineux d'amour et rassurant, malgré et avec la part de mystère qu'il exprime. La comparaison qui suit rappelle l'Evangile, lorsque Jésus qui s'est isolé sur une colline pour prier vient   sur les eaux à la rencontre de ses disciples partis en barque vers l'autre rive du lac du Jourdain et invite Pierre à venir à sa rencontre en marchant comme lui sur les eaux. (Matt 14, 22-32, Mc 6 46-52, Jn 6 16-21) Dans l'Evangile, Jésus invite ses disciples  à croire en lui et à s'engager totalement à sa suite. ). Dans le poème, la femme lit dans le sourire de l'Amant, la signification sacrée qu'il donne à leur relation, sa quête d'une fusion avec les éléments, de noces avec le monde où résident la  signification  et la grandeur de la destinée humaine, selon le poète. 
 
 
L'exclamation entre parenthèses introduit une nouvelle métaphore. Les parenthèses semblent indiquer que cette métaphore est le fait du poète-narrateur et qu'elle exprime, par une exclamation lyrique à la mer, sa joie devant l'illumination de l'Amante.  Elle est comparée à une vaste étendue de mer illuminée par le soleil qui y projette des reflets jaunes et verts. Le mot « emblavure » désigne une terre ensemencée en blé. Les étendues de la mer aux reflets jaunes et verts font penser à de vastes plaines de céréales déjà mûres (jaunes) ou encore en pleine croissance ( verts) et en même temps aux dépôts de limon sur les terres ainsi fertilisées. Le sourire de l' amant illumine la femme   et l'inonde comme un champ fertilisé . Il fait affleurer en elle  la vitalité, « la vivacité divine ». L'image avait déjà été annoncée au début de la séquence 2 : 
 
 
« Vigne foulée sur toutes grèves, bienfait 
 
 
d'écume en toute chair,   et chant de bulles sur les  
 
 
sables... Hommage, hommage à la Vivacité divine ! » 
 
 
« Et moi... marque, après la parenthèse, la reprise du chant lyrique de l'Amante. Il répond et oppose à l'invocation inquiète du début la certitude heureuse et le bonheur comblé. Couchée au côté de l'homme qui l'enlace étroitement elle sent battre son cœur . L'expression « contre ma gorge de femme nue » suggère la fusion des corps et des cœurs sans qu'aucun obstacle s'interpose. L'Amant  avec son sang « nomade » reste avide de dépassement et de  découvertes mais la vie de l'Amante  est désormais liée à sa quête. 
 
 
  
 
 
Dans la dernière laisse,  l'Amante développe le chant lyrique de l'amour comblé  en une succession d'exclamations. 
 
 
Elle chante la grâce lumineuse de la présence qui comble, le simple bonheur d'être et de l'accord au monde. La reprise  à la fin de la phrase du  «  tu » initial par «  toi », le rythme binaire 6+6 soulignent cette plénitude de l'existence dans la fusion. Elle chante ensuite le bonheur de l'offrande suggérée par le verbe «  j'élèverai  vers toi ». Elle apporte en offrande avec sa personne « la source de son être »  c'est à dire le principe même de la vie , la connaissance de l'essence des choses et du divin. Son offrande révèle le mystère de la vie : » 
 
 
« je t'ouvrirai ma nuit de femme » « plus claire que ta nuit d'homme »  oppose  les deux expressions   et affirme la conscience qu' a la femme d'être plus proche que l'homme  du secret de la vie. 
 
 
La phrase suivante adopte  la disposition en Chiasme : « grandeur » est en balance avec « grâce » , « aimer » avec « être aimé ». « peut-être » atténue, selon l'expression de Jacqueline Voevodsky,  « ce que le futur donne de trop certain à une relation qui pour être perçue  dans la certitude de son excellence n'en est pas moins vécue au présent, avec toute l'inquiétude de la ferveur » L'Amante reste humble devant ses pouvoirs qui ont une origine  divine.   Les interrogations de la laisse 2 ont fait place au sentiment d'être un intercesseur et de révèler à son amant la joie d'être aimé comme une faveur divine. Elle est comme celle qui  donne à consommer le fruit de la connaissance et ouvre l'accès à la connaissance du divin et de l'essence des choses.  
 
 
 La phrase ample est rythmée par des groupes binaires  de plus en plus amples  : 
 
 
 2 groupes binaires principaux séparés par un point-virgule : 1- « J'éléverai...d'homme  ;.»  2- « Et la grandeur...aimé. » 
 
 
Chaque groupe se décompose lui-même le premier en deux :  
 
 
 1-« J'élèverai...être » (6+6=12). 2- « et t'ouvrirai...homme » (8+7=14) 
 
 
 Le second s'élargit en trois vagues : 1- « et la grandeur  en moi d' aimer (8) 2- t'enseignera peut être (6) -3 la grâce d'être aimé.  (6) » les assonances claires de ai, é, è , ê les finales féminines en e muet 
 
 
contribuent à l'expression lyrique et heureuse de ce chant d'offrande. 
 
 
 L'exclamation suivante célèbre la liberté des caresses comme une manifestation dans leur chair de la vivacité divine. L'exclamation prend ici la forme d'une proclamation joyeuse et comme d'une injonction qu'elle s'adresse à elle-même pour se donner sans réserve. L'exclamation suivante avec la reprise du mot « offrande « et son rythme ternaire (2+2+4) exprime le sentiment de l'existence dans sa plénitude à travers l'offrande charnelle. Dans la phrase suivante, l'Amante s'adresse à l'Amant pour célébrer lyriquement le don qu'elle lui fait. La phrase se déploie en 3 vagues de plus en plus amples 6+8+12  : 
 
 
1- « La nuit t'ouvre une femme » (6)  outre ses connotations érotiques introduit l'énumération qui suit : 
 
 
2-  « son corps, ses havres, son rivage; » (8)  qui assimile à nouveau le  corps de la femme  à la mer et à la grève. 
 
 
3- « et sa nuit antérieure où gît toute mémoire. » (12)    
 
 
Cette dernière expression  semble signifier  que  la femme donne accès au mystère de la vie , qu'il remonte à plus loin qu'elle et qu'il est lié au secret du cosmos . Chaque être garde en lui le souvenir lointain de ce lien mystérieux avec le monde et cherche à le retrouver. Selon Henriette Levillain, «  la femme est médiatrice d'un accès supérieur à celui du lyrisme, « d'une haute connaissance » qui est divination du monde. » 
 
 
Un peu plus loin, l'Amant célèbre ce pouvoir de la femme de donner accès aux noces avec le monde : 
 
 
« Au pur ovale de douceur où tant de grâce 
 
 
tient visage, quelle autre grâce plus lointaine, nous 
 
 
dit de femme plus que femme ? Et de Qui d'autre  
 
 
grâciés, recevons-nous de femme cette faveur d'aimer ? »  
 
 
L'exclamation finale  au subjonctif exprime un souhait mais un souhait impérieux qui ressemble à une injonction c'est le souhait ardent de prolonger et de renouveler dans la durée ce moment de grâce exceptionnelle. Le mot repaire reprend  pour désigner la femme les images de grève, de rivage, de havres et annonce l'image de l'aire du rapace auquel l'Amant est comparé ensuite.  
 
 
  
 
 
Le chant de l'Amante se poursuit dans cette séquence 3 jusqu'à ce que l'Amant lui réponde pour célébrer ses louanges. Tous les critiques s'accordent sur le caractère à la fois érotique et sacré de ce chant. Selon Henriette Levillain  « Dès le début les amants sont engagés dans un acte religieux parce que les élans de la sensualité ont une origine plus lointaine que les pulsions de l'instinct et que les élans de l'esprit s'incarnent toujours dans les chairs. » « L'expérience du paroxysme amoureux, écrit pour sa part Jacqueline Voevodsky, rejoint l'expérience du sacré, de l'accès- même fugitif- à l'essence des choses. » « Il est comme l'une des formes majeures de l'expérience humaine dans sa quête du divin. » et « ce qui est vécu dans la relation avec l'Amant défie « la mort éblouissante et vaine ». » 
 
 
Dès la première séquence de la suite IX, la mort est congédiée :  
 
 
« Et la rumeur un soir fut grande dans les  
 
 
chambres : la mort elle-même, à son de conques, ne  
 
 
s'y ferait point entendre. » (p.109) 
 
 
Son retrait est ensuite évoqué à plusieurs reprises (p. 126, 136). 
 
 
L'Amante soutient un combat victorieux contre la mort : 
 
 
                                                                        «...  Et 
 
 
l 'amour tient seul en arrêt sur sa tige menaçante la  
 
 
haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja. » 
 
 
Elle exprime ensuite sa reconnaissance dans une prière d'action de grâce : 
 
 
« Vous qui de mort m'avez sauvée, soyez loués, 
 
 
dieux saufs pour tout ce comble qui fut nôtre... » (p.135) 
 
 
Enfin, dans la séquence 6, elle proclame la force victorieuse de l'amour contre la mort : 
 
 
« Aimer aussi est action ! J'en atteste la mort, qui  
 
 
d'amour seule s'offense. » (p.154) 
 
 
« ... et l'amour loin de mort sur toute mer navigue. » (p. 155 ) 
 
 
« Si la fusion parfaite des âmes et des corps reste fugitive, écrit J. Voevodsky, la certitude demeure de cette perfection un instant tenue. » De même, Pierre Géraud ( « Quelques remarques à propos d'Amers de Saint John Perse » :  écrit :  «  C'est incontestablement dans l'amour que Perse décèle le mode d'accès privilégié à l'être, l'expérience la plus paroxystique, le moment du plus grand dépassement de soi, le véritable dévoilement de la part divine engagée en l'homme... » Il ajoute : « Le poète sait que la vérité de l'homme, son destin est non pas d'habiter l'être mais de savoir qu'il ne peut, au mieux,que l'effleurer dans un souffle. » 
 
 
C'est ce que proclame l'Amant dans la séquence 4 « ...L'inhabitable est 
 
 
notre site, et l'effraction sans suite.  Mais la fierté de 
 
 
 vivre est dans l'accès, non dans l'usage ni l'avoir. » (p.128) 
 
 
La poésie de Saint-John Perse se fait l'auxiliaire de cette quête de l'être. Elle célèbre le monde et l'homme dans le monde, ici, l'amour comme voie d'accès privilégiée aux noces avec le monde. Cette célébration s'effectue à travers une liturgie épique et souvent avec des accents oraculaires. La splendeur et la sensualité des images, le jeu des reprises et des échos, la souplesse et la puisssance évocatrice du rythme qui s'enfle ou s'apaise, qui adopte les mouvements de la houle,  suggère les évolutions du choeur ou marque l'oralité de l'imploration ou de la célébration lyrique, la musique des assonances et des allitérations donnent à cette poésie une puissance irrésistible même quand sa densité la rend ésotérique et laisse une frustration au lecteur. 
 
 
  
 
 


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Message Posté le : Mer 10 Oct - 07:28 (2018)    Sujet du message : Publicité

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