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Pour Seul Cortège Laurent Gaudé
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Dan.L
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Message Posté le : Mar 7 Fév - 10:12 (2017)    Sujet du message : Pour Seul Cortège Laurent Gaudé Répondre en citant

Commentaire de Jean Pierre Le Blond
 
Laurent Gaudé, Pour seul cortège : un roman à plusieurs narrateurs et plusieurs voix 
  
Déjà,  dans  Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé menait de front deux récits parallèles: un récit principal à la troisième personne et un récit secondaire , monologue à la première personne sous formes de lettres. Avec Pour seul cortège, le lecteur est immédiatement confronté à deux puis plusieurs récits simultanés. 
  
Les narrateurs et les voix 
Le récit est formé de brèves séquences, au présent de narration, qui suivent le déroulement des événements sur une durée de 20 mois et  simultanément en plusieurs lieux. Au début du récit, l’enfant de Dryptéis a quatre mois (p 34), il a deux ans quand elle le revoit à la fin du récit (p 173) Ce récit, le plus souvent à la troisième personne est le fait d’un narrateur extérieur qui s’attache à un personnage, en un lieu donné, et passe souvent du point de vue extérieur à la vision subjective et inversement. Ainsi la première séquence décrit le premier malaise d’Alexandre en adoptant d’abord le point de vue d’un témoin de la scène plus attentif que les autres puis celui d’Alexandre. Dans le troisième paragraphe c’est l’inverse. Après le regard d’Alexandre le récit décrit celui de l’entourage et de Séleucos. 
Simultanément, la deuxième séquence transporte le lecteur dans les montagnes d’Arie. Le récit, toujours au présent et à la troisième personne,  suit la Princesse Dryptéis, au lever du jour, sur la terrasse d’un temple où elle a trouvé refuge, et restitue sa perception du paysage.  Ces brèves séquences alternées forment un récit entrelacé qui offre  la décomposition au ralenti du cours des événements, simultanément en plusieurs lieux. Le lecteur suit la lente progression des événements en plusieurs lieux et avec plusieurs personnages à la fois. A cela s’ajoutent les voix qui accompagnent le récit comme le chœur dans les tragédies antiques et s’insèrent entre les séquences à la troisième personne. Ainsi, à la page 14, après un paragraphe à la troisième personne décrivant l’attente inquiète de Dryptéis, le récit passe à la première personne et reproduit son monologue et sa protestation angoissée. A la page 16, la voix d’Ericléops, messager d’Alexandre dont on ramène la tête, annonce son retour, par delà la mort, et soutient Alexandre de ses exhortations. Ce système de narration  présente au lecteur comme un ralenti intense sur plusieurs personnages et plusieurs scènes éloignées mais simultanées. 
 Les narrateurs et les voix dans les différentes parties 
Une première partie formée des 5 premiers chapitres (66 pages) pourrait s’intituler : « Des premiers spasmes à la mort. Elle entrelace 3 récits principaux : 
1-      Le récit des premiers assauts du mal, de la lutte d’Alexandre contre la fièvre, du défilé de son armée, de son agonie, du matin du 30 mai 323 (av J.C) jusqu’à sa mort le soir du 11 juin, 13 juin selon d’autres, soit une durée d’une dizaine de jours. (20 pages) 
2-      Le récit du voyage de Dryptéis, du temple d’Arie où elle s’est réfugiée à Babylone en passant par Persépolis où elle s’acquitte de sa mission en convainquant sa grand-mère Sisygambis de l’accompagner au chevet d’Alexandre comme « diseuse de vie et de mort » Au terme de ce voyage Sisygambis donne son verdict : » Il a fini sa vie...Mais cet homme ne sait pas mourir. » Dryptéis reste au chevet d’Alexandre. (22 pages) 
3-      Le monologue D’Ericléops : des confins du Gange, des messagers ramènent la tête d’Ericleops. Sa voix, par delà la mort, annonce son retour et encourage Alexandre à tenir bon. Au fil des séquences, il fait le récit de la mission que lui a confiée Alexandre : aller défier  Dhana Nanda, roi de Pâtalipoutra et lui déclarer la guerre. Ce 
      dernier envoie sa réponse avec la tête du messager. En décrivant chaque étape de son     voyage jusqu’au Gange et son retour , il s’affirme comme le plus loyal serviteur de       l’empire. Avant de mourir, Alexandre reçoit les messagers qui rapportent sa tête et      donne des ordres pour l’enterrer avec les honneurs. (14,5 pages) 
 Peu à peu, la voix de Dryptéis s’efface devant les séquences à la troisième personne. Seule subsiste la voix d’Ericléops. A l’annonce de la mort d’Alexandre, les séquences simultanées se multiplient. Aux séquences centrées sur Dryptéis : retour de Némnou, retrouvailles  de Dryptéis et de sa sœur Stateira, vaine tentative d’entrer dans la chambre mortuaire, lamentations de Dryptéis sur sa sœur assassinée, succèdent les séquences sur les rites mortuaires éxécutés par les trois pleureuses (4 pages), la crucifixion du médecin Glaukos, les premiers affrontements entre Perdiccas et Ptolémée, l’appel  au ralliement de Ptolémée à Tarkilias. 
  
Une deuxième partie décrit le cortège funèbre jusqu’au Nil dans les chapitres 6, 7, 8 (36 pages) sur une période de plus d’un an. Trois récits principaux  auxquels s’ajoutent la voix d’Ericleops et la voix d’Alexandre, dialoguant avec Dryptéis, s’y entrelacent. 
1-      Le récit à la troisième personne, centré sur Dryptéis se poursuit : Dryptéis court à la recherche de sa sœur et gémit sur son assassinat, elle refuse d’ouvrir à ses servantes et médite sur les luttes sanglantes qui s’annoncent. Elle finit par ouvrir et exprime sa volonté de se joindre au cortège funèbre. Elle le rejoint et se fond parmi les pleureuses. Elle suit le cortège. La marche est épuisante mais elle tient bon et entend la voix d’Alexandre qui s’adresse à elle. L’armée de Perdiccas qui se porte au-devant des troupes de Ptolémée dépasse le cortège et le contraint à se ranger. La voix d’Alexandre la supplie de le conduire aux tours de silence. La cavalerie de Ptolémée attaque le cortège. Elle sort indemne du carnage et reprend la marche en se demandant où elle va. Le cortège atteint les rives du Nil. Encouragée par la voix d’Alexandre, elle obtient de Ptolémée, sous le sceau du secret, qu’il lui laisse la dépouille d’Alexandre. (24 pages) 
2-      Le récit centré sur Ptolémée. Ptolémée veut frapper le premier et remporte une première victoire avec Tarkilias mais juge nécessaire de s’emparer de la dépouille d’Alexandre et donne l’ordre d’attaquer le cortège. (3 pages) 
3-      Le récit centré sur Tarkilias. Après chaque victoire, il arpente le champ de bataille avec amertume et désespoir. A la dernière, il relève fraternellement Aristonos blessé et le conduit au camp de Ptolémée qu’ils acceptent de suivre jusqu’au Nil. (2pages) 
4-      A ces récits s’ajoute la voix d’Ericléops annonçant à Alexandre que c’est Dryptéis qui va le ramener à lui pour qu’il les guide vers les terres lointaines. Elle s’adresse aussi à Dryptéis et l’approuve de rester près d’Alexandre. Puis elle disparaît au chapitre 7. (1 page) 
      La voix d’Alexandre s’adresse également à Dryptéis pour déplorer les guerres de succession et renouveler sa demande de l’emmener aux tours de silence, à Ptolémée pour lui demander d’écouter la requête de Dryptéis 
  
La troisième partie décrit le cortège en sens inverse jusqu’à la chevauchée finale et l’entrée dans la légende. (chapitres 9, 10, 11, 43 pages pour une durée de plusieurs semaines). Elle intercale 
1-      Le récit centré sur Dryptéis et décrit sa marche, en sens inverse, avec la charrette et son conducteur jusqu’à la tour de silence. Prévenue qu’il a ordre de la tuer, elle accepte son destin. Mais sauvée par Tarkilias, elle accompagne les 5 cavaliers jusqu’à Khanu de Carmanie. Craignant de dévoiler son secret, elle a obtenu de Nactaba qu’il lui donne un poison et un antidote pour limiter son temps de vie. Elle se sépare des 5 cavaliers et marche, seule, vers le Nord en faisant provision de feuilles d’arbre à soie, l’antidote recommandé par Nactaba. Après avoir traversé l’Elymandros, elle ne trouve plus d’arbres à soie et sait qu’elle atteint un point de non retour. A son arrivée en Arie, elle se dirige d’abord vers le temple où elle s’était réfugiée. Un prêtre passe les mains sur son visage et la lave de toutes ses épreuves. Le plus vieux des prêtres lui confie un sac de safran et le soin d’en faire l’offrande aux dieux chaque matin. Puis elle arrive au village où son fils a été recueilli, elle brûle ses dernières provisions de feuilles d’arbre à soie. D’un rocher surplombant le village, elle reconnaît son fils parmi les autres enfants et le contemple longuement. Sachant sa fin proche, elle savoure ces derniers instants avec la joie d’avoir sauvé son fils pour qui elle jette une poignée de safran. Elle s’adresse mentalement au 5 cavaliers qui lui répondent. Nactaba lui explique qu’elle va disparaître sans mourir totalement et lui demande de raconter leur dernière charge. Elle sent que tout est accompli et jette une poignée de safran pour les compagnons de la dernière escorte. (22 pages) 
2-      Le récit bref centré sur Ptolémée. Il craint que l’homme envoyé avec Dryptéis pour la tuer et à qui il a fait trancher la langue ne garde mal le secret. Il envoie Tarkilias. 
3-      Le récit centré sur Tarkilias. Aristonos, Nactaba, Moxyartès et Af Ashra se joignent à lui et se lancent sur les traces de Dryptéis. Tarkilias, malgré les ordres décide que Dryptéis ne doit pas mourir. Ses compagnons l’approuvent. Ils arrivent juste à temps pour la sauver, à la tour de silence.  Af Ashra recueille le souffle d’Alexandre dans l’urne. Après le départ de Dryptéis, ils partent au galop vers l’Est et atteignent les bords de l’Hyphase. Là, ils se rendent compte qu’ils ne peuvent libérer le souffle d’Alexandre en ce lieu de honte. Ils se dépouillent de leur armure et poursuivent leur chevauchée. Ils longent l’Indu Kush. Ils s’arrêtent sur le faîte d’une colline. Le cavalier sans tête réapparaît et les invite à charger. Les cavaliers Mauryas venus à leur rencontre, effrayés rentrent dans leur ville. Les 5 cavaliers suivent le Gange et arrivent devant l’immense armée de Chandragupta. Suivis de l’armée des morts, surgis de terre après un rite étrange, ils donnent la charge et meurent héroïquement l’un après l’autre. Avant de mourir Tarkilias libère l’esprit d’Alexandre. 
A ces récits s’ajoutent les voix : la voix du cavalier sans tête qui s’adresse aux 5 cavaliers, leur apparaît à plusieurs reprise et les guide jusqu’à la charge finale,  celles de Dryptéis et des 5 cavaliers et surtout, la voix d’Alexandre qui questionne, encourage et remercie les 5 cavaliers et qui, pour finir, décrit à Dryptéis la dernière charge et son entrée dans la légende (4 pages).              
  
Le système de narration adopté par Laurent Gaudé, dans ce roman, entrelace plusieurs récits simultanés : 3 récits principaux dans chaque partie. Il fait aussi entendre les voix des principaux personnages, principalement celles de Dryptéis et d’Alexandre. Dans le final époustouflant, la voix d’Alexandre s’enfle pour faire, à Dryptéis, un récit épique de la dernière charge qui, oniriquement, accomplit le rêve d’Alexandre et coïncide avec son entrée dans la légende. Coupés en séquences brèves, les différents récits, font vivre intensément et comme au ralenti les moments tragiques et grandioses d’une odyssée qui conduit hors de l’Histoire et fait entrer dans l’Eternité, les deux personnages principaux. 
Dans ce roman s’épanouissent deux qualités essentielles de l’écriture de Laurent Gaudé selon ses propres déclarations : « Une écriture qui fonctionne par séquences visuelles » et une écriture qui « a le souci de la voix, de l’oralité. » « C’est presque un livre à deux voix, une espèce de chant à deux voix. » 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Dernière édition par Dan.L le Mer 8 Fév - 09:56 (2017); édité 1 fois
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Message Posté le : Mar 7 Fév - 10:12 (2017)    Sujet du message : Publicité

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Dan.L
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Message Posté le : Mar 7 Fév - 10:14 (2017)    Sujet du message : Pour Seul Cortège Laurent Gaudé Répondre en citant

Laurent Gaudé, Pour seul cortège : le titre
 
Pour seul cortège est paru en 2012. Déjà, en 2002, Laurent Gaudé avait écrit pour le théâtre un monologue intitulé Le Tigre bleu de l’Euphrate. Depuis le personnage d’Alexandre continuait à le hanter. Il a raconté comment l’idée du roman est née : « Quand j’ai commencé à me replonger dans mes dossiers Alexandre, le livre est vraiment né d’un fait que j’ignorais : cette attaque, qui a réellement eu lieu, du cortège funéraire par Ptolémée. Quand je suis tombé sur ce petit fait-là, tout d’un coup, le livre a existé. Je me suis dit : il y a tout, là... » La description de ce cortège funéraire occupe le centre du roman (chapitre 7 : «  Bataille pour un corps », chapitre 8 : «  Le  don du Nil », chapitre 9 « La tour de silence »  ce cortège principal est précédé et suivi  d’autres formes de cortège. Alexandre, parti de Macédoine en 334 (av J.C) a conquis un immense empire qui va de la Mer Noire à l’Egypte et des côtes ioniennes aux rives de l’Indus quand il ressent les premières attaques de la fièvre qui va l’emporter, au cours d’un banquet, à Babylone, à la fin de mai 323 (av J.C). Ses généraux et compagnons le portent jusqu’à son lit, sur l’ordre du médecin. Il lutte contre la fièvre pendant une dizaine de jours mais avant de mourir, il reçoit la délégation qui lui rapporte la tête de son messager Ericléops et demande à saluer une dernière fois son armée. 
Le défilé de l’armée 
 Les généraux puis les soldats se pressent alors en un long cortège et défilent un à un, pendant des heures, devant le général macédonien sur son lit.  (p 72 à 75) Mais quand ce défilé interminable prend fin, dans l’esprit d’Alexandre où tout se confond,  un autre défilé lui succède : celui des vivants absents comme sa mère Olympias, restée en Macédoine, et celui des morts comme Darius, Memnon de Rhodes ou son ami Cleithos qu’il a tué dans un accès de colère (328 avJ.C) 
Le cortège des cavaliers et des princesses Dryptéis et Sisygambis 
Un autre cortège, formé de 6 cavaliers, ramène au chevet d’Alexandre la princesse Dryptéis et sa grand-mère Sisygambis  choisie comme « diseuse de vie ou de mort » (p 32, 37, 39, 50). 
Le cortège funéraire d’Alexandre 
Après la mort d’Alexandre le cortège funéraire s’organise dans la cour du palais. La dépouille d’Alexandre contenue dans un sarcophage en or, lui-même dans un cercueil plus grand a été placée sur le char royal, somptueusement décoré. Les soldats en grand habit d’apparat l’escortent, bientôt rejoints par les pleureuses : 7 groupes de 30 femmes représentant les 7 empires conquis. Dryptéis annoncée par Ericléops comme celle qui doit conduire Alexandre « vers les terres lointaines qu’il n’a pas foulées de son vivant » les rejoint et se fond dans leur foule anonyme. Selon les ordres de Perdiccas, cet immense cortège doit reconduire la dépouille d’Alexandre jusqu’à Aigai, en Macédoine et la remettre à sa mère Olympias après des mois de marche sur le rythme lent d’une procession funèbre. (p 97-99) Il célèbre la gloire du conquérant défunt  en portant la douleur de sa mort à travers le monde. (p 111) Il s’ébranle et sort du palais par la porte d’Ishtar en forçant son passage au sein d’une foule immense. Les pleureuses entament leurs lamentations (p 100) « comme si la terre entière, avec toutes ses voix se mettait à gémir. »  Dryptéis marche, ignorée au milieu des autres pleureuses avec une résistance et une abnégation extrêmes, soutenue par la voix du défunt (p 109-110). Le cérémonial et l’ampleur du cortège prennent des proportions épiques (p 101, 105-108) Dryptéis sait que ce cortège maintient la guerre à distance et retarde la dislocation de l’empire. (p 111)  
L’attaque du cortège et la déviation de sa marche 
Mais Ptolémée déclenche les hostilités contre Perdiccas, détenteur de l’anneau royal et décide d’apparaître comme le successeur d’Alexandre en s’emparant de sa dépouille. L’armée de Perdiccas se porte au devant de Ptolémée et dépasse le cortège qu’elle contraint à se ranger. (p 114-115) Dryptéis entend alors la voix  d’Alexandre  lui dire qu’il veut fuir et gagner « les tours de silence » (p 116-117) Les troupes de Ptolémée attaquent le cortège et font un carnage. (p 118-120) Le cortège, désormais entouré  par les cavaliers de Ptolémée, est dévié de sa route. (p 127) Dryptéis est prise de vertige à l’idée d’une marche sans fin mais soutenue par la prière du défunt de ne pas le laisser aux mains des hommes. (p 128) Le cortège atteint  enfin les rives du Nil et doit être acheminé sur l’autre rive puis poursuivre sa route jusqu’à Memphis où Ptolémée fait construire un tombeau pour la dépouille d’Alexandre. (p 131) 
Le cortège  officiel et le cortège secret, en sens inverse,  vers la tour de silence 
Encouragée par la voix d’Alexandre, Dryptéis obtient de Ptolémée qu’il lui laisse le corps d’Alexandre, à condition que le secret soit gardé. Le tombeau construit en Basse-Egypte ne sera qu’un sarcophage vide, quoique paré de tous les attributs de l’empire. (p 132-133)  Le cortège officiel, sans la dépouille d’Alexandre poursuit sa route jusqu’à Memphis tandis que Dryptéis reprend sa marche en sens inverse, vers les tours de silence, avec une charrette tirée par deux mules et  conduite par un charretier muet qu’on lui a imposé.(p 137) Le cercueil contenant le cadavre repose sur de la paille au fond de la charrette. Pour mieux préserver le secret Dryptéis  a ôté le linceul. (p 138)  La voix d’Alexandre l’avertit que Ptolémée, a chargé le charretier de s’assurer qu’elle meure  pour que le secret ne soit jamais éventé. Dryptéis accepte son destin. (p 139) La voix lui apprend ensuite que Ptolémée a également fait trancher la langue du charretier, puis envoyé un groupe de cavaliers chargés de le tuer lorsqu’elle sera morte. (P 141-142) Le cortège, réduit et anonyme, fait désormais fuir les paysans à cause de la puanteur du cadavre. (p 140) Tarkilias qui commande le groupe de cavaliers envoyés sur leurs traces convainc ses compagnons d’enfreindre les ordres et de sauver Dryptéis. Ils engagent une course poursuite pour arriver à temps. (p 142)  Après des semaines de marche, Dryptéis arrive à  la tour de silence dans la plaine de Suse. Elle y fait porter le cadavre et après un dernier dialogue avec Alexandre à qui elle confie le secret de son enfant, elle laisse tomber sa dépouille au fond de la tour. (p 144-147). Ainsi s’achève la mission de la princesse. 
La chevauchée finale et l’entrée dans la légende  
Une fois Dryptéis sauvée par Tarquilias qui interrompt son geste suicidaire, le cortège se poursuit vers l’est. Af Ashra recueille le souffle d’Alexandre dans l’urne qui avait contenu la tête d’Ericléops . Les 5 cavaliers, sur la suggestion de Dryptéis, décident d’emmener l’esprit d’Alexandre jusqu’à l’Hyphase. Ils sont, dit-elle « la dernière escorte » « L’esprit d’Alexandre ne trouvera la paix que s’il peut contempler une dernière fois l’immensité des mondes inconnus. » Il leur incombe de l’accompagner «  jusqu’à l’immensité qu’il aimait tant. » (p 152) Dryptéis les accompagne jusqu’à Kanu de Carmanie où elle se sépare de l’escorte pour poursuivre sa marche vers le Nord et revoir son fils. Les 5 cavaliers repartent au galop vers l’Est. (p 156) Arrivés sur les bords de l’Hyphase, ils entendent, sur l’autre rive, la voix d’Ericleops, le cavalier sans tête qui les incite à ne pas s’arrêter en ce lieu de honte où l’armée a refusé de suivre Alexandre plus loin et l’a contraint au retour. (p 158) Aristonos, l’un des 5, réchauffe l’esprit d’Alexandre et convainc ses compagnons de continuer. Il est approuvé par le cavalier sans tête qui propose de les guider et leur apparaît. (p 160-161) Suivant l’exemple d’Aristonos les 5 se débarrassent de leur armure. Ils traversent l’Hyphase et entrent dans des terres inconnues, guidés par le cavalier sans tête. Ils sortent de l’Histoire et entrent dans la légende. Ils entourent le cheval sans monture qui portent l’urne contenant l’esprit d’Alexandre et longent au galop les chaînes de montagne de l’Hindu Kush.La voix d’Alexandre les remercie : ils sont ses véritables compagnons, ses véritables héritiers. Ils ont quitté l’Histoire et les guerres fratricides (167-168). Ils s’arrêtent au sommet d’une colline d’où ils aperçoivent Indraprashta sur les rives du Gange et un groupe de cavaliers sortis à leur rencontre. Le cavalier sans tête, réapparu les invite à le suivre. La panique s’empare des guerriers d’Indra prashta qui rentrent dans leur ville. A la suite du cavalier sans tête les 5 de la dernière escorte poursuivent leur chevauchée vers l’Est en longeant le Gange. Ils arrivent à proximité de Pâtalipoutra et s’immobilisent à la vue de Chandragupta à la tête de son armée immense. 
 (p 173, 174, 175, 176 ) 
A la suite  de Nactaba  et encouragés par la voix d’Alexandre, ils exécutent un rite étrange qui fait surgir de terre les morts des différentes batailles  de l’expédition et se mettent en position. Leur  dénombrement fait penser à ceux de l’armée grecque et de l’armée troyenne au chant 2 de l’Iliade. (p 178-180) La charge est décrite à Drypteis par la voix d’Alexandre. Progressivement  l’armée des morts rentre sous terre ainsi que le cavalier sans tête. Les 5 cavaliers de la dernière escorte meurent héroïquement l’un après l’autre. Le récit de leur mort par la voix d’Alexandre fait encore penser aux récits des combats singuliers dans l’Iliade. Avant de mourir, le dernier, Tarkilias libère le souffle d’Alexandre qui embrasse tout et voit tout. (p 182-186) La question d’Olympias à son fils : »A qui appartiens-tu Alexandre ? » (p 15) trouve sa réponse avec la libération du souffle d’Alexandre : il n’appartient plus à l’Histoire, il appartient à l’éternité et à la légende. Son désir insatiable de conquêtes et de connaissance du monde inconnu ne se trouve comblé que par son entrée dans la légende. 
Au cortège officiel, détourné à son profit par Ptolémée, a succédé un cortège de vaincus, dévié de son but, puis un cortège anonyme et secret jusqu’à la chute de la dépouille dans la tour de silence. A partir de là, le souffle d’Alexandre et la dernière escorte des héritiers fidèles, désireux comme Dryptéis   de se soustraire au partage minable et sanglant de l’empire, entrent dans la légende en une chevauchée épique.  L’Histoire oppose au rêve d’un grand empire durable où cohabiteraient harmonieusement les civilisations  de l’Orient et de  l’Occident, le démenti d’interminables guerres fratricides. Seule la légende  répond au rêve d’Alexandre.  
  
 


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Message Posté le : Mar 14 Mar - 17:13 (2017)    Sujet du message : Pour Seul Cortège Laurent Gaudé Répondre en citant

Laurent Gaudé Pour seul cortège  Dryptéis, héroïne de la paix 
  
Dryptéis fait partie des personnages historiques du roman. L’histoire nous apprend qu’elle était  la fille cadette de Darius III. Lors des noces de Suse ( janvier 324 av J.C) au cours desquelles Alexandre épouse la fille aînée de Darius, Stateira et la plus jeune fille d’Ochos, Dryptéis, sœur cadette de Stateira, épouse Héphaistion, l’ami le plus proche d’Alexandre. En même temps, dix mille Grecs et Macédoniens épousent des Orientales et défilent, couple par coupe devant Alexandre vêtu d’une longue robe à la mode persane. Un énorme banquet  fête l’union des civilisations occidentales et orientales. Héphaistion meurt   à Ecbatane en novembre 324 av J.C, au cours d’un banquet. On ne sait ce que devint Dryptéis après la mort d’Alexandre. Le romancier a exploité cette lacune de l’Histoire pour en faire l’héroïne du roman aux côtés d’Alexandre. 
  
I- Une princesse à la recherche de l’oubli hors du temps et de l’Histoire 
  
A) Son retrait du monde et sa volonté d’échapper à l’Empire 
Refugiée, depuis moins d’un an, dans un temple isolé des montagnes d’Arie où elle s’était déjà retirée, la jeune princesse Dryptéis craint d’être rattrapée par l’Empire  qui joue avec elle comme un chat cruel avec sa proie. On apprend qu’elle a choisi de vivre cachée avec son fils dans ce temple à l’écart du monde. (p 14). Déjà, elle a tout perdu par les guerres que se font les hommes. Elle a assisté à la défaite de son père Darius III, à l’écroulement de l’empire des Achéménides, (p 21) à l’incendie de Persépolis  et à l’écroulement de tout son passé. (p 45-47)  Devenue, comme les membres de sa famille captive d’Alexandre, elle a été mariée à Héphaistion, général et confident  d’Alexandre, lors des noces de Suse (janvier 324 av J.C) mais ce dernier est mort en novembre de la même année, après une courte maladie (p 21, 22, 23, 31, 68). Sa mort a englouti le rêve des noces de Suse. (p 59)  
Le secret de son fils âgé de 4 mois au début du récit ne nous est révélé qu’au moment  où elle s’apprête à laisser tomber la dépouille d’Alexandre au fond de la tour de silence. Elle lui confie alors le secret de ce fils qu’elle a eu d’un berger inconnu par un réflexe de survie et qu’elle veut soustraire aux massacres de l’Histoire. (p 145-146) 
Après la mort d’Héphaistion , elle est revenue dans ce temple éloigné avec la volonté d’y vivre ignorée, de semer l’Empire  et d’oublier les désastres de sa vie à peine ébauchée.(p 21,22,25) Elle y trouve le silence et l’apaisement mais vit, cependant, dans la crainte d’être rattrapée par l’empire et d’être à nouveau la proie de la colère des dieux  Elle supplie d’abord les prêtres de ne pas ouvrir aux cavaliers venus la chercher ( p 17-18) mais finit par plier devant le destin. 
B) La loi du destin et le rappel près d’Alexandre  
A l’entrée des cavaliers, elle a le sentiment d’être reprise par l’Histoire, par l’Empire et ses luttes sanglantes. Tout au long du récit, elle est poursuivie par ce sentiment et l’impossibilité d’échapper à l’Empire (p 18, 20, 21, 22, 31, 34, 40, 59, 80, 107, 115, 116, 119 121, 139, 142, 146, 155)  Elle cède au destin en acceptant la mission  que lui confie Stavramakos, par fidélité à Héphaistion, soulagée de n’avoir qu’à accompagner sa grand-mère au chevet d’Alexandre.(p 32) mais garde l’idée fixe de mettre à l’abri son enfant D’abord elle le montre ostensiblement aux cavaliers venus la chercher et le confie à Némnou, la servante mise à son service (p 34-35), 37-38). 
C) Les précautions d’une mère et sa volonté farouche d’arracher son fils au destin 
Sa première précaution avait été d’abandonner son nom en se retirant au temple et de ne pas en donner à son fils. (p 146) Dès le début, elle s’interdit de s’attacher à lui pour pouvoir le dissimuler au monde. Le fait de l’avoir enfanté avec un berger inconnu et qu’elle ne saurait reconnaître sert son dessein de le rendre anonyme.  
 En chemin, elle conçoit des craintes, pour elle et  son enfant,   qu’Alexandre meure ou réagisse avec colère.(p 39) Le souvenir de sa révolte devant l’incendie de Persépolis fait naître en elle l’idée de dissocier son destin de celui de son fils pour le sauver.  p 45-47) La mise en garde, en forme d’oracle, de sa grand-mère Sisygambis la convainc de se séparer de son fils (p 52).  C’est un arrachement douloureux mais elle s’en tient à sa décision énergique et ordonne  à Némnou  de le ramener en Arie et de le confier à anonymement à une femme du village de Sharfakoup pour que le secret l’entourant le protège des aléas de l’Histoire. Elle s’interdit même de le prendre une dernière fois dans ses bras. (p 53-54)  Le sentiment de le sauver lui permet de surmonter la douleur de la séparation. (p 56-59) Elle espère pouvoir le rejoindre, une fois sa mission accomplie. 
A partir de ce moment, elle s’attache à préserver le secret qu’elle ne confie qu’à Alexandre mort, dans son dialogue avec la voix du défunt. 
L’assassinat de sa sœur et de l’enfant qu’elle portait la détermine à préserver le secret qu’elle n’a pas eu le temps de lui confier (p 94) et lui interdit de retourner en Arie comme elle avait d’abord prévu de le faire. Elle a prolongé son séjour pour soutenir sa sœur enceinte. Après son assassinat, elle sait que seul le secret peut préserver son fils des luttes de succession et d’une élimination probable. Après avoir comparé l’Empire à un chat qui joue cruellement avec sa proie, elle se le représente comme un chien qui mord. (p 93-94) Elle s’en tient désormais au conseil qu’Héphaistion lui avait donné avant de mourir : « Reste toujours aux côtés d’Alexandre, lui seul te protégera. » (p 95) Ericléops l’y encourage. Pour les mêmes raisons, elle refuse de suivre ses servantes, décide de se joindre au cortège et de  se dissimuler dans la foule des pleureuses, en faisant un adieu définitif à son rang de princesse et aux fastes de la cour de Babylone. (p 96) Elle s’accroche au dernier regard d’Héphaistion et à son conseil. C’est tout ce qui lui reste (p 99) Elle repousse ses servantes étonnées. Le désir de sauver son enfant la conforte dans sa décision Une fois dans le cortège, plus rien ne le distingue des autres pleureuses dont elle supporte toutes les épreuves avec abnégation. (p 106-107)   la perte de son rang et de toutes les richesses royales des Achéménides ne l’atteint pas et elle se résigne à l’impossibilité de retourner près de son enfant avant d’être allée au bout du cortège.  
  Il lui arrive même de souhaiter mourir de fatigue ce qui, à coup sûr, sauverait son fils. (p 108)  
Après l’attaque du cortège « Elle laisse derrière elle ses craintes de mère, son désir de le revoir. » (p 125 et127) 
 Elle ne sort de l’anonymat que pour respecter son serment de conduire  Alexandre aux tours de silence. Elle adresse, alors, sa requête à Ptolémée. (p 131)  Ce faisant, elle repousse  encore l’idée de son retour en Arie. Elle se sacrifie et accepte l’idée de sa mort. « Elle accepte. Il est impossible d’échapper à l’Empire. » (p 139)  
Une fois son serment accompli, miraculeusement encore en vie, elle n’a plus qu’une idée en tête : revoir son fils, mais s’impose la règle terrible de toujours préserver le secret. (p 153) ; Cela la conduit à rechercher la possibilité d’un temps de vie limité et à demander à Nactaba le poison et l’antidote qui lui donneront la maîtrise de sa durée de vie. Assurée de revoir son fils, elle s’interdit tout revirement et brûle ses dernières réserves de vie. (p168) Elle craint de fléchir. (p  172)  Elle renonce à embrasser son enfant et s’impose de ne le contempler qu’à distance pour ne pas se trahir. (p 174)) Elle le contemple longuement  à distance et accomplit son geste propitiatoire avec le soulagement de l’avoir arraché au destin. (p 175-176     
  
II-  La révolte d’une princesse contre les guerres des hommes et leurs désastres 
  
A) Ses protestations contre la folie meurtrière des hommes 
Dryptéis a  25 ans, à peine, quand elle se retire de la vie mais elle a déjà tout perdu. Tout au long dur récit, elle pleure sur sa vie et celle des autres, en accusant les hommes de tout saccager. Après une première récapitulation des drames de son existence (p 21), elle se qualifie de « reine des vaincus » et poursuit l’énumération de ses malheurs. En retournant à Persépolis rechercher sa grand-mère, elle revit, 7 ans plus tard, l’incendie et le pillage de la ville par les troupes d’Alexandre. (p 45-47).  Peu après son arrivée à Babylone, elle gémit sur l’assassinat de sa sœur et de l’enfant qu’elle portait. Elle maudit Roxane et les généraux d’Alexandre (p 92-93) et se lamente sur l’engloutissement de son passé (p 99), sur sa vie et sur le monde entier. (p 107-108)  Alors que les troupes de Ptolémée se préparent à attaquer le cortège, elle s’en prend aux hommes et aux guerres qu’ils déclenchent pour la conquête du pouvoir : « Ici encore, l’Empire l’a rattrapée. Ici encore, les hommes vont faire irruption dans sa vie et tout saccager. » (p 115) Ses cris contre les guerres fratricides restent vains. (p120) Il ne lui reste plus qu’à «  tomber à genoux pour pleurer sur ces hommes qui ont mis à sac un cercueil. » (p 121) Elle maudit la guerre de succession et crache sur le nom des héritiers d’Alexandre. (p 125) Le vertige s’empare d’elle à l’idée de marches et de guerres interminables et absurdes. Elle  en vient à souhaiter la mort. (p 127-128) 
B) La révolte active d’une héroïne de la paix : sa marche désespérée pour tenir la guerre à distance 
Ses lamentations ne la détournent pas d’une révolte active.  Sa retraite en Arie proclame son rejet des guerres et des luttes pour le pouvoir, son rejet de l’Histoire telle qu’elle est écrite par les hommes. Reprise par le destin, elle tente d’agir contre le cours des événements. De même qu’elle a refusé lors du sac de Persépolis de suivre ses servantes et de se plier aux ordres d’Alexandre, leur enjoignant  à sa sœur et à elle de rejoindre Babylone -elle s’est alors mise à parcourir les rues de la ville incendiée et mise à sac, jusqu’à tomber d’épuisement (p 46)- de même elle refuse de se ranger pour laisser passer les troupes de Perdiccas Elle fait non de la tête et donne aux autres pleureuses l’exemple à suivre. (p 114-115) Envers et contre tout, elle veut marcher et chanter, parce que c’est sa mission, parce que le cortège funéraire est une façon de tenir la guerre à distance. (p 111-112). Lors de l’attaque du cortège, malgré les avertissements de la voix d’Alexandre, elle refuse de se soumettre aux cavaliers et combat à main nue, comme les autres pleureuses, en criant vainement contre cette guerre fratricide. Elle voit Némnou mourir sous ses yeux et, réduite à l’immobilité, se tient le dos contre le sarcophage en se souvenant du conseil d’Héphaistion. (p 118-121) Elle échappe au carnage et reprend la marche, désormais prisonnière. 
En adressant sa requête à Ptolémée et en acheminant la dépouille d’Alexandre vers les tours de silence, elle se sacrifie pour remplir son serment. La voix d’Alexandre lui  a révélé, après des propos lucides et désespérés sur les guerres entre ses héritiers mais décourageants pour elle,  que comme elle « il cherche à disparaître et n’y parvient pas. », que, comme elle, « Il veut semer l’empire qui le rattrape toujours. »  (p 116) Accomplir ce serment, c’est, au sacrifice de sa vie, s’insurger contre les luttes de pouvoir entre ses successeurs. C’est désavouer les guerres de succession et le cours habituel de l’Histoire.  
  
III-  Une victoire sur le destin ?       
 La lutte de Dryptéis ne reste pas vaine. 
A- Les concessions de Ptolémée 
Malgré son désir de s’approprier la dépouille d’Alexandre pour se présenter comme  l’héritier légitime, Ptolémée  entend la voix d’Alexandre, éprouve des remords et, à genoux, accède sans discussion à la requête de Dryptéis de conduire la dépouille du conquérant à la tour de silence. Ce ne sont pas de minces concessions même s’il a fait trancher la langue du charretier qui l’accompagne,  et  lui a donné l’ordre de la tuer après leur arrivée à destination, même si, précaution supplémentaire, il envoie Tarkilias pour s’assurer de la mort de Dryptéis et de celle du charretier. Ainsi, il pense préserver le secret. Les apparences doivent être sauvegardées par la construction d’un cénotaphe à Memphis. (p 132)  Dryptéis n’empêchera pas les guerres de succession mais elle leur inflige un désaveu en permettant à Alexandre de sortir de l’Histoire, d’entrer dans la légende et d’accomplir ses rêves de conquêtes et de connaissance.  
B- Le ralliement de Tarkilias à ses idées 
Tarkilias vit l’engagement  des guerres de succession comme une trahison. (p 95) Dès la mort d’Alexandre, il pense que pour être à la hauteur de cette mort, toute son armée devrait l’accompagner dans la mort. (p 82-83. Il consent avec regret à se rallier à Ptolémée en abandonnant « sa loyauté et ses rêves de grandeur ». (p 96-97) Il remporte des victoires mais après chacune de ses victoires parcourt les champs de bataille avec lassitude et désespoir. (p  108-109), (p113-114) Devant Aristonos blessé, gisant sur le champ de bataille, il se laisse dominer par le sentiment de fraternité et le sauve. (p 126-127)  Il lui assure le pardon de Ptolémée. (p 128-129) 
Il va jusqu’à désobéir aux ordres de Ptolémée en décidant d’épargner et en sauvant Dryptéis. (p 142) et (p 147-148)  A partir de ce moment il entre, lui aussi, dans la légende avec les quatre cavaliers qui forment la dernière escorte d’Alexandre. Il meurt glorieusement en libérant  l’esprit d’Alexandre. (p 185) Cette mort le réconcilie avec ses rêves de loyauté et de grandeur. 
C- Le désaveu d’Alexandre à ses successeurs, son appel à Dryptéis.    
Sensible à l’héroisme et à la fidélité de Dryptéis, la voix d’Alexandre se manifeste de façon de plus en plus insistante à partir du déclenchement des guerres de succession.  Dryptéis lui apparaît comme une voie de recours contre la dislocation de l’empire et les guerres sanglantes et interminables de la succession. Il fait appel à elle pour échapper à l’horreur de l’histoire. Aux propos désespérés sur la dislocation de son empire succèdent des appels de plus en plus nets : « Je veux fuir » (p 116), « « les tours de silence » (p 117) puis « n’oublie pas ta promesse, Dryptéis » et « J’en ai fini avec les hommes, ne me laisse pas entre leurs mains. » (p 128) Alexandre avoue « ce qu’ils font aujourd’hui, je l’ai fait hier. » (p 125) mais il n’est plus « cet homme-là... » (p 117)  Il prévient Dryptéis des intentions de Ptolémée et avoue qu’il aurait fait comme lui. (p 141-142) C’est à elle, enfin, qu’il confie le soin de faire le récit de son entrée dans la légende, imitant les 5 cavaliers de la dernière escorte qui réclamaient son regard.  (p.180 et 185) 
D- Le salut de son fils  
Après avoir accompli sa mission et conduit Alexandre à la tour de silence, elle a la satisfaction d’avoir agi pour que son enfant échappe » au massacre de l’Histoire » (p 145) Elle le proclame victorieusement dans ses dernières confidences à Alexandre.  « C’est la part de vie volée à l’Histoire, anonyme et vivante ». (p 146). Jusqu’au bout, elle s’impose de préserver le secret et ne peut que le contempler à distance mais elle meurt avec le soulagement de l’avoir sauvé (p 175-176) avec la certitude qu’il survivra et qu’elle restera présente à ses côtés (p 181) Elle sourit « délivrée du temps pour l’éternité » (p 181) elle sent que tout est accompli. Elle sera, pour l’éternité, une mère silencieuse qui contemple l’enfant, loin de tout, dans l’immensité du vent. » (p 182)  
  
Dryptéis peut être considérée comme la véritable héroïne du roman : 49 séquences et 68 pages lui sont consacrées dans un roman qui n’en compte que 186. Au terme du récit, cette héroïne de la paix est parvenue à échapper à l’Empire et à l’Histoire, à entrer dans l’éternité. Contre les luttes guerrière des hommes elle a fait prévaloir sa volonté féminine de paix. En même temps, elle est parvenue à exaucer le vœu d’Alexandre. Grâce à Dryptéis, il échappe aux hommes et à l’Histoire, grâce à elle, il entre dans la  légende et assouvit son rêve de conquête et de connaissance des mondes inconnus.  
  


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Dan.L
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Message Posté le : Mar 28 Mar - 08:50 (2017)    Sujet du message : Pour Seul Cortège Laurent Gaudé Répondre en citant

Laurent Gaudé, Pour seul cortège, Histoire et onirisme 
  
Le roman commence à Babylone, aux derniers jours de  mai 323 av J.C,  avec les premières attaques de la fièvre qui devait emporter Alexandre,  le 11 ou le 13 juin. Le lecteur pourrait s’attendre à un roman historique mais il n’en est rien. Quelle place occupe donc l’histoire dans ce roman ?  Quelle part le romancier a-t-il accordée à l’imagination ? Un onirisme éblouissant ne submerge-t-il pas  le récit ? 
  
I- Le point de départ et l’arrière-plan historique 
  
Laurent Gaudé a déclaré : « le livre est né d’un fait que j’ignorais : cette attaque, qui a réellement eu lieu, du cortège funéraire par Ptolémée. Quand je suis tombé sur ce petit fait-là, tout d’un coup, le livre a existé. Je me suis dit : il y a tout là... » Cette attaque a eu lieu en 322 ou, selon certains, 321 av J.C. Le romancier se conforme,  sinon aux détails qui peuvent varier selon les sources, du moins aux principales données historiques concernant l’agonie d’Alexandre du 27 mai au 11 juin ou du 30 mai au 13 juin 323 av J.C et le détournement de son sarcophage par Ptolémée. 
Le roman met en scène les personnages historiques qui formaient l’entourage d’Alexandre ou qu’il a vaincus au cours des campagnes de l’expédition. La mère d’Alexandre, Olympias, hante le souvenir du conquérant avec sa question chargée de reproches : «  A qui appartiens-tu Alexandre ? » (p 15) Le cortège funéraire doit lui remettre la dépouille à Aigai en Macédoine où on retrouvé les tombes royales de la dynastie (p 99). Au palais de Babylone, il est entouré de ses épouses Roxane, fille d’Oxyartès  (p 16, 85,93) épousée selon le rite perse (p73) et Stateira, fille aînée de Darius épousée aux noces de Suse au printemps 324 av J.C. Dans le roman Roxane dont l’enfant était mort élimine sa rivale enceinte (p.16) et on peut penser que cela est conforme à l’histoire ou, tout au moins, ne la contredit pas. Sisygambis, mère de Darius se rend au chevet d’Alexandre et joue le rôle de « diseuse de vie et de mort », ce qui est peut-être imaginé par l’auteur. Mais les historiens disent qu’elle  s’était jointe aux partisans d’Alexandre et s’était laissée mourir de chagrin après sa mort. Dans le roman, conformément aux données historiques, Dryptéis, fille cadette de Darius, a épousé, lors des noces de Suse, Héphaistion, le confident d Alexandre, au printemps 324. Quelques mois plus tard, il est mort de maladie à Ecbatane, en novembre 324 av J.C. Là encore, le roman respecte les sources historiques. Le souvenir de Cleithos,  frère de sang, qu’Alexandre avait étranglé, en 328 av J.C, au cours d’un banquet où  ils avaient trop bu, poursuit Alexandre (p 12,16, 73) 
Les Diadoques, Ptolémée, Perdiccas, Séleucos, Antigone, Léonnatos, Lysimaque, Néarque, Peucestas, Peithon, Eumène, Cassandre, Asandros, Méléagre, Cratère, cités individuellement à différentes reprises et, en bloc, à plusieurs reprises (p 72,87, 95) ont dans le roman une attitude et un rôle conformes à l’Histoire, notamment dans les guerres de succession qui s’engagent entre eux , après la mort d’Alexandre. 
Enfin le roman évoque, en respectant la vérité historique, les épisodes marquants de l’expédition et de la conquête. Cette évocation n’a rien de chronologique, elle est liée à la subjectivité et aux souvenirs des principaux personnages, principalement Alexandre et Dryptéis. Mais on peut reconstituer à partir du roman le déroulement de l’expédition. 
Le départ de Pella en 334 AV J.C est évoqué par Tarkilias (p 95) ainsi que la victoire du Granique (mai 334). La victoire d’Issos (nov 333) et son jeune vainqueur sont revus par Dryptéis (p 68). Nactaba a failli périr au siège de Tyr (332-331) (p 167-168). Dans son agonie, Alexandre revoit son séjour à l’oasis de Siwa où il se rendit au printemps 331ainsi que la victoire de Gaugamélès (1er 0ctobre 331) (p27)  rappelée  avec le dénombrement de l’armée avant la charge finale (p 178) Elle est également citée par Dryptéis (p 120) avec les batailles de Sangala et Taxila. 
Dans son souvenir Dryptéis revit l’incendie et le pillage de Persépolis (mai 330) (p 45-47),  la fuite et l’assassinat de son père Darius III ( Juillet 330) (p 21)  Dans ses souvenirs et son agonie, Alexandre revit la poursuite de Bessos et la campagne de Sogdiane qui suivirent (p 73) ainsi que la campagne de l’Hindu Kush (printemps 329) (p18-19, 27), son mariage avec Roxane (hiver 328) (p 16 et 73), le meurtre de Cleithos (p 13 et 73), la victoire sur Poros (été 326) (p 74) . Le refus de l’armée de suivre Alexandre au-delà de l’Hyphase (automne 326) est évoqué par Alexandre fiévreux (p 18-19,27) ainsi que par Ericléops ( p 24,25, 152, 153, 158, 159, 162). Alexandre revoit également son combat contre les Malles et sa blessure devant leur cité (hiver 326) (p 35-36) épisode également évoqué par Ericléops (p 24) Puis ce sont les épisodes du retour : la traversée du désert de Gédrosie (août 325) revécue par Alexandre  (p 56 et citée p 179). Les noces de Suse (février 324) sont évoquées à plusieurs reprises  comme un bonheur sans lendemain par Dryptéis (p 59, 68, 140). Le souvenir de la mort d’Héphaistion (hiver 324) (p23) et celui de  la révolte d’Opis (printemps 324) restent gravés dans le souvenir d’Alexandre (p 16) 
Les principaux épisodes de l’expédition sont également évoqués comme un rappel de hauts faits dans le dénombrement épique de l’armée avant la charge finale (p 178-179) 
L’auteur ne pouvait  que respecter la vérité historique concernant les grands épisodes de la conquête. Mais il n’en fait pas le récit. Il omet certains épisodes célèbres comme celui du nœud gordien ou celui de la mort de Bucéphale. Mais le rappel des principaux épisodes forme comme l’arrière-plan de son roman. Il en crée l’atmosphère épique. Il éclaire, en outre, l’état d’esprit et les sentiments des personnages : l’écoeurement de Tarkilias devant les guerres de succession, la révolte de Dryptéis contre les hommes et leur façon de faire l’Histoire par des guerres sanglantes et interminables, la déception d’Alexandre de n’avoir pu réaliser son rêve de conquêtes, son rêve de fusion des civilisations occidentales et orientales, sa soif insatiable de connaissance du monde inconnu, sa déception devant l’incompréhension de sa mère et d’une partie de son armée, son désespoir devant les guerres de succession de ses héritiers qui disloquent l’empire à peine constitué. 
  
II- L’exploitation des lacunes de l’histoire 
  
L’imagination du romancier s’empare des lacunes de l’Histoire pour les combler en développant ses thèmes privilégiés notamment «  le rapport à la mort à travers le deuil et la perte », la vanité des pouvoirs et des rêves de domination, le bilan d’une vie au seuil de la mort, l’abîme entre les rêves et la réalité, l’écroulement des empires et des civilisations 
La première lacune exploitée par Laurent Gaudé est le mystère de la disparition du tombeau et de la dépouille d’Alexandre. L’histoire atteste l’attaque du cortège funéraire et le détournement du sarcophage par Ptolémée I, elle affirme également que son fils, Ptolémée II, fit placer le sarcophage dans un temple à Alexandrie en 280 av J.C. Selon l’écrivain romain Lucain, Ptolémée IV lui construisit un mausolée de style macédonien, une chambre d’albâtre souterraine recouverte d’un tumulus de pierre. Plus tard, Strabon qui visita le tombeau affirme que Ptolémée X, à court d’argent aurait fait remplacer le sarcophage d’or par un sarcophage en albâtre translucide ou en verre, en 89 av JC. D’après l’historien Suétone, César aurait visité le mausolée en 48 av JC, Auguste en 30 av JC. Ce dernier aurait extrait la dépouille du sarcophage pour déposer une couronne d’or sur son crâne et l’aurait endommagée. Flavius Josèphe, de son côté, écrit que Cléopâtre avait pillé le tombeau pour renflouer son trésor. Suétone ajoute que Caligula aurait volé la cuirasse d’Alexandre et que Caracalla emporta la tunique, la bague et la ceinture, en 215 ap JC. Enfin, le mausolée disparut dans le  raz de marée qui détruisit une partie d’Alexandrie en 365 ap JC. Depuis les recherches des archéologues sont restées vaines. Les historiens ne savent rien non plus du sort de Dryptéis après la mort d’Alexandre. 
 Ces deux lacunes majeures ont permis au romancier d’imaginer la participation de la princesse au cortège funéraire et, après l’attaque du cortège en 322 av JC, la restitution de la dépouille à Dryptéis, la construction d’un cénotaphe à Memphis et la marche, en sens inverse de Dryptéis avec la dépouille du conquérant jusqu’à la tour de silence, dans la plaine de Suse, C'est-à-dire une grande partie du roman, pour ainsi dire la totalité des séquences concernant la princesse et la totalité des chapitres VIII à XI décrivant la restitution de la dépouille, la marche jusqu’à la tour de silence et la chevauchée finale.  
A côté des personnages historiques qui figurent dans le récit, l’auteur crée des personnages secondaires qui jouent un rôle déterminant dans le récit. Le personnage de Némnou, la servante à qui Dryptéis confie son enfant,  semble inventé par l’auteur. On ne trouve pas, non plus, semble-t-il, mention, chez les historiens, d’Ericléops, le messager et le cavalier sans tête  qui semble incarner les rêves irréalisés du conquérant, ni de Tarkilias et des 4 autres cavaliers de la dernière escorte : AF Ashra, Aristonos, Nactaba, Moxyartès. La mission d’Ericléops près de Dhana Nanda semble imaginée par l’auteur tout comme l’extraordinaire chevauchée finale  qui permet d’opposer aux réalités minables et sanglantes de l’Histoire l’entrée du conquérant dans la légende. 
Le romancier métamorphose aussi les personnages historiques en personnages  de roman et d’épopée. La volonté de Dryptéis de se retirer de la vie et d’échapper à l’histoire, la naissance de son enfant et sa volonté de le soustraire au destin, sont dus à l’auteur qui nous fait entendre la protestation d’une jeune femme contre le  désir de domination et les guerres sanglantes des hommes. Il en est de même pour le personnage d’Alexandre. D’après les historiens, il semble que ce soient les généraux et les soldats qui aient demandé à saluer Alexandre avant sa mort. Dans le roman cette volonté est prêtée à Alexandre et donne lieu  au cérémonial majestueux d’un défilé interminable. Tout le cheminement intérieur du conquérant, dès le début de son agonie, est l’œuvre du romancier : sa volonté de tenir, puis son dialogue avec Dryptéis et leur désir partagé d’échapper aux guerres sanglantes et interminables de succession, et enfin cette soif insatiable de conquêtes et de connaissance du monde inconnu, rêve brisé par le refus de l’armée de le suivre au-delà de l’Hyphase, ou encore la révolte d’Opis. 
  
III-  L’onirisme 
  
Le romancier s’affranchit du réel et accorde une place énorme au rêve dans ce roman. 
Il revendique cette possibilité de s’affranchir du réel comme un des privilèges de la littérature. L’onirisme déborde et transforme le roman en épopée. 
Laurent Gaudé abolit les frontières entre le monde des vivants et le monde des morts. Les morts  gardent la possibilité de s’adresser aux vivants et réciproquement. Ericléops, le messager d’Alexandre décapité, annonce son retour imminent à Alexandre et le soutient de ses exhortations. Il possède aussi le don d’ubiquité et, à distance, voit l’agonie d’Alexandre. Lors de la chevauchée finale, il apparaît aux 5 cavaliers de la dernière escorte, il les guide et combat, sans tête contre les Mauryas. 
De même, après sa mort, Alexandre s’adresse de façon de plus en plus pressante à Dryptéis qui engage un dialogue avec lui, jusqu’à lui faire serment de le conduire à la tour de silence.  Avant de l’y laisser tomber, elle lui confie le secret de son enfant. Retournée en Arie, elle continue à dialoguer, à distance, avec Alexandre. Non seulement elle  écoute la voix du conquérant lui faire le récit de son entrée dans la légende mais elle voit la charge finale et sent se lever le vent cosmique que produit le souffle d’Alexandre libéré. De la même façon, elle continue à dialoguer et à voir les 5 cavaliers de la dernière escorte. Selon Laurent Gaudé « Au premier degré, ça paraît fantastique ou irréel » mais cela ne fait qu’exprimer la présence des morts qui continuent à nous hanter après leur disparition. 
Laurent Gaudé qui se déclare athée croit pourtant en une forme de survie. Dryptéis, sur le point de mourir  entend Nactaba lui affirmer  que, d’une certaine façon, elle ne mourra pas complètement : « Rien ne s’achève, Dryptéis. D’une façon étrange tu vivras. » (p 177) Elle continue à contempler son enfant, assurée de rester présente à ses côtés malgré la mort.Après sa disparition, elle apparaîtra aux vivants et gardera le pouvoir de leur faire le récit de la dernière chevauchée : « De ce rocher... » (p 181)  
L’onirisme se manifeste de façon encore plus éclatante et véritablement épique dans l’extraordinaire chevauchée finale. Déjà, devant Indraprashta, la retraite des cavaliers mauryas, pris de panique devant le cavalier sans tête, projetait le lecteur dans la légende et l’épopée. Le surgissement de l’armée des morts, après le rite étrange exécuté par Nactaba, le combat des mauryas contre ces fantômes, leur disparition sous terre, le dernier combat du cavalier sans tête et  la libération finale du souffle d’Alexandre, contenu dans l’urne, et qui se répand comme un vent puissant, jusqu’aux extrémités de l’univers, participent de cette veine épique. 
  
Il serait erroné de considérer Pour seul cortège comme un roman historique bien que l’expédition et les conquêtes d’Alexandre forment l’arrière-plan de ce tableau épique. On parlerait plus justement d’épopée polyphonique.  Laurent Gaudé garde, dans son écriture visuelle et orale, remarquablement rythmée, le souvenir des chœurs de la tragédie antique, le souvenir du dénombrement des armées, des récits de combats et des jeux funèbres de l’Iliade. Son épopée fait le récit d’une Odyssée qui achemine les héros loin des guerres sanglantes de l’Histoire et les fait accéder à une éternité de légende qui exauce  leurs souhaits et comble leur rêve d’absolu. A travers la mort des puissants et la chute des empires, à travers les voix de la princesse Dryptéis et celle du plus grand conquérant de l’Histoire, le lecteur médite sur la confrontation de l’homme à la mort, sur son désir d’échapper aux tragédies de l’Histoire,  au Destin, à l’anéantissement total. Il entend la voix de Dryptéis et sa dénonciation des guerres masculines. 
Il est tentant de conclure par la citation des propos de Laurent Gaudé à Actes  Sud : 
« Alexandre Le Grand n’est pas un personnage historique. Ce n’est pas ainsi que j’ai voulu l’approcher. C’est un maelström, un tourbillon de forces contradictoires. Un mélange saisissant de violence et de beauté, de rêves et de démence. Alexandre n’est pas une figure de nos livres d’histoire, il est bien plus que cela : c’est un mythe, c’est-à-dire une force vivante qui m’intrigue, m’habite, et se déploie dans mon imaginaire. 
Avec Pour seul cortège, je n’ai pas voulu proposer au lecteur la reconstitution d’un épisode de notre Antiquité, j’ai voulu embrasser Alexandre. Le roman historique ne m’intéresse pas, parce qu’il corsète la fiction. Le roman historique ne m’intéresse pas parce que je préfère l’éblouissement à la véracité, l’épique à l’exactitude. Je veux être dans la fièvre plutôt que dans le détail, tenter d’insuffler au livre une énergie chamanique plutôt que rester fidèle à la chronique. Pour seul cortège est un chant à deux voix, celle d’Alexandre et celle de Dryptéis. Au fond, il n’y a que ces deux personnages-là et, au cœur du livre, l’énigme de ce qui les lie. Chacun va offrir à l’autre la possibilité de s’affranchir du temps et du poids de l’Histoire. Ce qui me touche, c’est leur héritage. J’ai écrit Pour seul cortège parce que je veux être du côté des cavaliers du Gandhara, ces cinq compagnons qui abandonnent l’Empire pour embrasser l’immensité, ces cinq hommes qui quittent le réel pour plonger dans le mythe et qui le font avec ivresse. » 
  
  
  


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Message Posté le : Aujourd’hui à 05:08 (2017)    Sujet du message : Pour Seul Cortège Laurent Gaudé

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